Qui d'entre nous n'ajamais été amoureux et n'a pas connu l'euphorie et les tourments de la passion amoureuse? Pourquoi et comment la présence d'un autre, d'une autre, peut-elle provoquer tant d'émois, tant d'envahissement? Et pourquoi est-ce lui ou elle? La passion est-elle synonyme d'amour?
La passion
La passion se reconnaît à la présence de cinq éléments:
- La personne, objet de votre passion, assaille vos pensées de manière incontrôlable. Vous en rêvez jour et nuit et n'aspirez qu'à la retrouver.
- L'objet de votre passion est sans défaut; vous avez enfin trouvé l'âme sœur tant recherchée depuis si longtemps.
- Vous vivez dans l'espoir que cette attirance soit réciproque et paniquez à la seule pensée de perdre la source de tant de plaisirs intenses.
- Vos émotions sont de véritables montagnes russes: tout gage d'amour de la personne désirée vous transporte, mais toute hésitation de sa part vous angoisse.
- Pour rien au monde vous ne feriez quelque chose qui pourrait lui déplaire et la faire fuir.
La passion correspond en fait à une véritable perte de contrôle rationnel sur nos sensations et nos émotions. Nous sommes transformé, nos parents et amis ne nous reconnaissent plus. D'où l'expression "tomber" en amour ou "tomber" amoureux. Notre bonheur dépend de la présence de l'autre; nous sommes suspendu à ses volontés. D'où aussi l'expression "coup de foudre", car nous avons vraiment l'impression que Cupidon nous a transpercé le cœur d'une flèche d'amour.
En réalité, ce n'est pas tellement le cœur comme le nez qui est en cause ici. Il y a dans la passion de nombreux phénomènes physiologiques incontrôlables. Les neurobiologistes ont démontré depuis longtemps que, tout comme chez les animaux, notre corps sécrète de nombreuses phéromones, dont certaines sont impliquées dans le sentiment amoureux. Entre autres, la phényléthylamine ou PEA, une amphétamine naturelle produite par notre cerveau et responsable de sensations euphoriques. La personne, objet de votre réaction passionnelle, dégage une odeur qui agit sur une partie de votre cortex cérébral primitif, appelé cerveau reptilien ou rhinencéphale, et provoque des sensations d'allégresse: nous croyons être amoureux alors que nous ne sommes que le jouet de nos hormones.
En présence de l'être "aimé", nous flottons car nous n'avons jamais été aussi léger et heureux. Nous avons l'impression de faire un avec notre partenaire et sommes tous deux assurés que notre partenaire est aussi "accroché" que nous et que cet état durera toujours. Du moins, c'est ce que nous souhaitons; c'est ce que tout le monde souhaiterait à notre place. Mais, nous ne sommes pas réellement amoureux de la personne réelle à l'origine de tant d'intensité, nous sommes amoureux des sensations que nous éprouvons devant l'image améliorée que cette personne nous présente (elle cherche à nous séduire) et que nous-même améliorons pour la faire correspondre à notre image de femme ou d'homme idéal. Nous nous présentons également sous notre plus beau jour afin de correspondre à ce que nous imaginons que l'autre attend de nous et ainsi le séduire et en prendre le contrôle émotionnel. Nous faisons ainsi disparaître notre grande peur de la solitude: une véritable arnaque réciproque, en fait! La passion résulte donc d'un cerveau submergé par un déluge d'amphétamines et d'autres stimulants naturels qui altèrent les sensations et, du même coup, le sens de la réalité... Mes observations cliniques m'ont convaincu que plus la personne est immature émotionnellement, moins elle est différenciée, et plus elle est susceptible de rechercher l'âme sœur avec laquelle vivre cette passion fusionnelle irréaliste.
Nous ne sommes pas amoureux, nous sommes drogués! Advenant la perte de notre objet de passion, nous souffrons des symptômes du manque comme n'importe quel drogué en manque d'héroïne, de cocaïne ou de crack. Si nous ne pouvons retrouver immédiatement une autre source de passion, soit d'autres bras pour nous accueillir, nous vivons alors le revers des plaisirs passionnels, soit des peines passionnelles tout aussi intenses. Les toxicologues ont démontré que les passionnés en mal d'amour présentent exactement les mêmes symptômes physiques et psychiques que ceux éprouvés lors des périodes de sevrage des toxicomanes qui veulent se libérer des drogues dures. La dépendance psychologique à une passion fusionnelle ressemble étrangement à la dépendance physiologique.
La première caractéristique de la passion: l'intensité.
Mais qu'en est-il de l'amour, si l'amour n'est pas passion? La passion est une émotion, l'amour est un sentiment. L'émotion (e = motion tout comme E = MC2) est de l'énergie en mouvement se définissant comme un trouble subit, une agitation passagère qui peut se manifester sous forme de peur, de surprise, de joie, de peine, de colère ... Le côté physique de l'émotion est l'excitation, le désir. L'amoureux, tout comme le passionné, éprouve aussi du désir et de l'excitation devant la personne aimée, mais cette excitation est sous le contrôle de sa raison: il ne se laisse pas envahir par la sensation, quoiqu'il puisse en jouir. L'amour est un sentiment basé sur l'amour de soi et la connaissance réelle de l'autre personne: l'amoureux sait que l'âme sœur n'existe pas, qu'aucune union n'est parfaite tout simplement parce que lui-même n'est pas parfait. Le sentiment amoureux est un état affectif certes complexe, mais durable parce que basé sur la réalité et non sur le fantasme qui lui est plutôt volatile. L'amoureux est aussi un être émotif, sensible, pouvant être ému. Mais, à la différence du passionné, il ne se laisse pas entraîner par ses émotions, qu'elles soient agréables ou non et il ne laisse pas ses émotions déborder sur l'autre personne, ce que font les couples malheureux
D'après les sexologues, nous possédons tous une "carte du tendre" qui se développerait entre cinq et huit ans, au contact de certaines personnes du sexe opposé de notre entourage qui, à cet âge, s'agrandit. Lors de l'adolescence, moment où les hormones sexuelles inondent à nouveau notre cerveau, cette image du tendre se cristallise. Ce qui fait que nous ne devenons pas amoureux de n'importe qui, mais d'une certaine catégorie de personnes. L'expression de Chaucer à l'effet que "l'amour est aveugle" ne s'applique qu'aux personnes non différenciées et dont l'identité est floue. Les personnes possédant un bon sens de l'identité et une estime de soi basée sur des critères internes et non sur le regard approbateur ou désapprobateur d'autrui prennent conscience de leur excitation face aux personnes correspondant à leur carte physiologique amoureuse, mais ne fondent pas leur relation uniquement sur cette excitation, au contraire des passionnés.
La passion mène l'immature émotif ou la personne non différenciée par le bout du nez et, à son insu, lui fait faire des choses avec des personnes qui, hier encore, lui étaient totalement inconnues. La passion a besoin de terres nouvelles à défricher. On éprouve rarement de la passion pour des personnes que l'on connaît bien, au contraire de l'amour qui se développe souvent entre amis d'enfance et d' adolescence. Les obstacles rendent plus désirable la personne convoitée. Rien d'étonnant si certains tombent amoureux d'un individu déjà marié ou d'un être dont ils sont séparés par une barrière apparemment infranchissable. C'est le fameux syndrome Roméo et Juliette. Le coup de foudre existe depuis le début de l'humanité et partout à travers le monde. Mais combien de suicides et de meurtres cette passion amoureuse n' a-t-elle pas générés? Certains peuples n'ont pas de mot pour nommer le coup de foudre, ils l'appellent tout simplement "folie". Dans notre propre société, au XIXe siècle, la passion était considérée suspecte. L'augmentation croissante des divorces et des mariages malheureux est directement proportionnelle au fait que l'on veut aujourd'hui se marier par amour passion. Le problème est que la majorité des hommes et des femmes associe l'amour à la passion.
La deuxième caractéristique de la passion: l'inconscience
L'amour véritable
L'amour est un sentiment beaucoup plus doux et basé lui aussi sur l'attirance physique puisque la première chose que l'on voit d'une personne est son corps. Mais l'amour englobe la tendresse qui se développe au fur et à mesure de l'apprivoisement de la personne aimée. Alors que la passion crée la dépendance, l'amour crée l'attachement, sentiment d'affection et de sympathie. L'amour, c'est ce qui reste une fois passée l'intensité de l'attirance physique initiale. Cette attirance n'apparaît parfois que plus tard chez les couples heureux à long terme, une fois que l'on connaît mieux la personne aimée. Un proverbe arabe dit: "N'épousez pas la personne que vous aimez. Aimez la personne que vous avez épousée. " Je vous suggère plutôt d'apprendre à aimer cette personne avant de lui offrir une bague de fiançailles et de l'épouser. Il est illusoire de croire que la passion puisse toujours durer. Comme pour les drogues dures, avec le temps se produit un phénomène de saturation qui fait que notre cerveau ne réagit plus devant la source de la passion. J'appelle ce phénomène " la douloureuse morale du plaisir", c'est -à-dire que même les plaisirs physiques les plus intenses deviennent fades avec la répétition et le temps. La plus belle femme et le plus bel homme finissent par perdre leur aura avec le temps. D'où la nécessité de changer l'objet de la passion, en changeant de partenaire, où en rendant plus difficile la satisfaction du désir fusionnel, ce que font les couples malheureux en multipliant les sources de conflits et d'opposition: la réconciliation devient tellement excitante après avoir pris le risque de perdre l'objet de son désir.
Les amoureux au long cours préfèrent carburer aux endorphines, ou endomorphines, plutôt qu'aux amphétamines Les endorphines ont des propriétés antalgiques, associées au calme, au bien-être et à l'absence de douleur. Voilà pour la dimension physiologique. Du point de vue psychologique, deux autres éléments sont nécessaires pour que l'amour véritable puisse exister: l'admiration et un ou des projets communs. Ces éléments doivent être canalisés vers la même personne et réciproques, à moins de vouloir être malheureux et de vivre des amours impossibles.
L'amour, tout comme la passion, est basé sur une attirance physique et sexuelle réciproque: ne dit-on pas "faire l'amour" pour désigner la relation sexuelle, l'acte d'amour? Qu'y a-t-il de plus merveilleux que de faire l'amour avec l'être aimé? Aimer quelqu'un, c'est vouloir se "lover", se toucher, se caresser, s'interpénétrer, se fusionner l'espace d'un moment. Mais pour que cette intimité fusionnelle temporaire puisse se vivre, rappelez-vous qu'elle nécessite deux personnes autonomes, entières et différenciées, toutes deux capables de retrouver leur centre identitaire après le lâcher prise nécessaire à la jouissance sexuelle fusionnelle.
L'amoureux ne peut aimer que s'il admire la personne qui l'attire. L'admiration est un sentiment de joie et d'épanouissement devant ce que l'on juge beau et grand. L'admiration invite au respect. J'englobe dans le concept admiration tous les aspects psycho-émotifs et même spirituels de la relation amoureuse. J'admire la personne qui habite ce corps qui m'attire. Mon sexe se met en action, certes, mais sous la direction de mon cœur et de mon cerveau, de mon intelligence émotionnelle. L'admiration implique non seulement le respect, mais aussi la connaissance, la confiance, l'honnêteté, la loyauté, la sincérité, la fidélité et la fiabilité, qualités que l'on retrouve en abondance chez les amoureux à long terme et les couples heureux, mais aussi chez des amis sincères (à la différence que ceux-ci n'ont pas de relations sexuelles). Ces qualités se retrouvent autant chez l'un que chez l'autre. Cette admiration repose sur la réalité de la personne aimée et non sur l'image idéalisée de cette personne. L'illusion n'est pas source d'admiration, mais plutôt de déception, ce que vit un jour ou l'autre le passionné déçu de s'apercevoir que la personne aimée ne correspond pas, ou plus, à son idéal illusoire.
Deux personnes qui s'aiment partagent les mêmes projets, d'où la nécessité de confronter ses projets personnels à ceux de l'autre. Deux personnes qui s'aiment se regardent, mais regardent aussi dans la même direction. S'aimer, c'est planifier ensemble des projets communs. Le passionné est assuré que l'autre voit ce que lui voit, projette ce que lui projette. Les amoureux à long terme font rapidement volte-face s'ils se rendent compte que leurs projets de vie personnels et conjugaux sont incompatibles. La psychologie populaire est souvent paradoxale dans ses dictons. On dit "Les contraires s'attirent", ce qui se vérifie en génie électrique et lors d'étincelles amoureuses, mais la psychopop dit aussi "Ceux qui se ressemblent s'assemblent". La psychologie scientifique confirme que si l'amour est improbable entre deux personnes identiques, les couples heureux à long terme réunissent, non pas un minimum, mais un maximum de compatibilités. On constate même qu'ils deviennent de plus en plus compatibles avec le temps, alors que les fusionnels deviennent de plus en plus divergents.
Les passionnés fusionnels ne prennent pas le temps de vérifier ces compatibilités avant de se mettre en couple. Ce n'est qu'avec le temps qu'ils s'aperçoivent que leurs différences sont insurmontables. Les personnes matures émotionnellement vérifient avant de s'engager si leurs désirs de cohabitation concordent, s'ils veulent le même nombre d'enfants, s'ils possèdent les mêmes principes éducatifs et s'ils partagent les mêmes objectifs pécuniaires (aussi terre-à-terre que cela puisse paraître). Ils ne partent pas du principe qu'ils vont nécessairement être d'accord parce qu'ils s'attirent et s'aiment l'un l'autre. Ils parlent de carrière, de partage des tâches ménagères, de vie sociale. Ils s'invitent à tour de rôle dans leur famille respective, non pas pour faire approuver leur choix, mais parce qu'ils auront à vivre avec deux familles. Et aujourd'hui, beaucoup plus qu'avant, ils s'expérimentent sexuellement et vérifient leur compatibilité libidinale. Dans leurs discussions, ils ne cherchent pas à plaire à l'autre; ils disent ce qu'ils sont. Ils ne croient surtout pas que leur amour amènera l'autre à changer et à partager leurs projets. Impossible, évidemment, que tous ces désirs concordent parfaitement, mais... chez les couples heureux, la différence entre ces désirs ne devient pas source de blocages permanents, mais au contraire source d'épanouissement et de complémentarité, alors que les couples malheureux cherchent, après coup, à établir un consensus sur tous ces points et s'accusent réciproquement de fausse représentation, de mauvaise foi ou de manque d'amour lorsqu'ils n'y parviennent pas.
La stabilité, plutôt que l'intensité, et la conscience, plutôt que l'inconscience, sont les deux caractéristiques d'un véritable engagement amoureux. L'attachement est la conséquence de l'amour. L'amour s'oppose à la passion, laquelle nécessite une nouveauté sans cesse renouvelée. L'intensité passionnelle peut faire souffrir, mais, disent les passionnés, qu'est-ce l'amour sans passion? Nous verrons, en réalité, que la souffrance des passionnés provoquée par l'impossibilité de la satisfaction de leurs désirs fusionnels leur donne, paradoxalement, l'occasion de sortir de l'inconscience, de grandir émotionnellement et d'apprendre à se centrer et apprécier l'autre dans sa différence. Tous, malheureusement, n' y parviennent pas, malgré l'aide de thérapeutes.
Avant d'analyser les différentes phases du processus conjugal, comparons le triangle amoureux au triangle passionnel.
Les deux triangles, ou pyramides, ont la même base, soit l'attirance physique. Mais, contrairement au passionné qui idéalise l'objet de son attirance et rêve d'une fusion éternelle, l'amoureux découvre la per- ( sonne réelle qui existe dans ce corps qui l'attire, admire ce qu' il découvre et élabore un projet de vie avec la personne désirée et aimée. L'attirance représente la dimension biochimique de l'amour, l'admiration, la dimension psycho-émotive de la relation, et le projet, l'objectif du couple.
Les couples fusionnels le deviennent à partir d'un coup de foudre ou de la croyance qu'enfin ils ont trouvé le bon partenaire ou l'âme sœur. Les couples heureux à long terme se sont parfois formés à partir d'une forte attirance physique et sexuelle. Mais leur triangle, contrairement à celui des passionnés, est flexible: leur relation est parfois devenue amoureuse après qu'ils soient devenus amis, parfois après avoir travaillé à la réalisation d'un projet commun, professionnel ou communautaire. La base de leur amour ne se limite pas à l'attirance physique et sexuelle.
La passion ne dure guère que quelques heures ou, tout au plus, deux ou trois ans. L'amour peut durer toute une vie, si on y met les efforts nécessaires et qu'on accepte de se remettre régulièrement en question. Toutes nos recherches nous démontrent que très rares sont les amours à long terme basés sur la passion et, quand cela arrive, cet amour est entaché de souffrances tout aussi intenses, comme nous le démontrent les amours difficiles de nombreux artistes célèbres. Nous avons toujours le choix entre l'intensité (amphétamines) et la stabilité (endorphines). Les couples heureux à long terme réussissent à se maintenir entre ces deux extrêmes.