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L’apocalypse de la communication
Tout dire mais sans violence
Écouter avec le cœur
Le lien aux autres
Par où commencer?
Gottman définit ce qu’il nomme " les quatre cavaliers de l'Apocalypse" dans les dialogues conflictuels. Il s'agit de quatre attitudes qui détruisent toutes les relations sur leur passage. Elles activent le cerveau émotionnel de l'autre à un point tel que celui-ci devient incapable de répondre autrement qu'avec méchanceté ou en se retirant comme un animal blessé. Grâce aux quatre cavaliers, nous sommes littéralement certains de ne pas obtenir ce que nous désirons de la relation; pourtant, ce sont eux que nous appelons presque toujours en premier sur le front de nos batailles affectives.
L'apocalypse de la communication
Le premier cavalier est la critique. Critiquer l'autre au lieu de lui présenter simplement une doléance ou une requête. Exemple de critique : "Tu es encore en retard. Tu ne penses qu'à toi. " Doléance : "Il est neuf heures. Tu avais dit que serais là à huit heures. C'est la deuxième fois cette semaine. Je me sens seule et je m'ennuie quand je t'attends comme ça." Critique: "J'en ai assez de ramasser tes affaires. Tu es exaspérant avec ton foutoir!" Doléance : "Quand tu laisses traîner tes affaires dans la cuisine, ça me gêne le matin quand je veux prendre mon café. J'ai besoin d'ordre autour de moi pour me sentir bien. Pourrais-tu faire l'effort de ranger le soir avant de te coucher? "
Gottman donne une recette imparable pour transformer une doléance légitime, qui a toutes les chances d'être entendue, en une critique qui ne déclenchera que du ressentiment, de la mauvaise volonté ou une contre-attaque virulente : il suffit d'ajouter à la fin : "C'est quoi, ton problème? "
Ce que ces observations ont de prodigieusement étonnant, c'est à quel point elles semblent aller de soi! Nous savons tous exactement comment nous n'aimons pas être traités. Il nous est, par contre, plus difficile de préciser comment nous aimerions l'être, alors même que nous sommes instantanément reconnaissants lorsque quelqu'un s'adresse à nous de manière émotionnellement intelligente…
Le deuxième cavalier de Gottman, le plus violent et le plus dangereux pour notre équilibre limbique, c'est le mépris. Le mépris se manifeste bien sûr par des insultes, des plus douces - certains diraient sournoises - comme "votre comportement est inapproprié", aux plus classiques et violentes comme "ma pauvre fille, tu es une idiote", ou "pauvre type ", ou le tout simple mais pas moins redoutable "tu es ridicule". Le sarcasme aussi peut faire très mal, comme lorsque Fred répond à Ingrid : "Si, étais ma bonne, au moins le ménage serait bien fait." Le sarcasme peut être drôle au cinéma (et encore), mais il ne l'est pas du tout dans la vie courante …
Les expressions du visage suffisent souvent à communiquer le mépris: les yeux qui roulent vers le haut en réponse à ce que l'on vient de dire, les coins de la bouche qui s'abaissent avec les yeux qui se plissent en réaction à l'autre ... Lorsque c'est quelqu'un avec qui l'on vit ou travaille qui vous adresse ces signes, ils vont droit au cœur comme une flèche et rendent toute résolution paisible de la situation pratiquement impossible : comment raisonner ou parler calmement lorsque le message que l'on reçoit est qu'on n'évoque que le dégoût?
Les troisième et quatrième cavaliers sont la contre-attaque et le retrait total. Lorsqu'on est attaqué, les deux solutions aussitôt mises en avant par le cerveau émotionnel sont le combat et la fuite… Or, quel que soit le conflit, le problème de la contre-attaque est qu'elle ne connaît que deux issues: dans le pire des cas, elle mène tout droit à une escalade de la violence: blessé par ma contre-attaque, l'autre renchérit. Cela se passe ainsi au Moyen-Orient, bien sûr, mais aussi dans toutes les cuisines du monde où les couples se déchirent. Le cycle se perpétue jusqu'à ce qu'on ait recours à la séparation physique et permanente des belligérants : la destruction de la relation; que ce soit par un licenciement, un divorce ... ou un meurtre. Dans le meilleur des cas, la contre-attaque "réussit" et l'autre est vaincu par notre verve ou - comme les parents se le permettent souvent avec les enfants, et les hommes avec les femmes - par une gifle ! La loi du plus fort a parlé, et le reptile en nous est satisfait. Mais cette victoire laisse forcément le vaincu blessé et meurtri. Et cette blessure ne fait que creuser le gouffre émotionnel et aggraver la difficulté à vivre ensemble. Jamais une contre-attaque violente n'a donné envie à l'autre de fondre en excuses sincères et de vous prendre dans ses bras ...
L'autre option, le retrait total, est une spécialité masculine qui a le don d'énerver particulièrement les femmes. Elle préfigure souvent la phase ultime de désintégration d'une relation, que ce soit un mariage ou une collaboration professionnelle. Après des semaines ou des mois de critiques, d'attaques de contre-attaques, l'un des protagonistes finit par quitter le champ de bataille, en tout cas émotionnellement. Alors que l'autre recherche le contact, demande à lui parler, il se renfrogne, regarde ses pieds ou se cache derrière son journal " en attendant que ça passe ". L'autre, exaspéré par cette attitude qui prétend l'ignorer complètement, parle de plus en plus fort et finit même parfois par crier. C'est l'étape de l'assiette qui vole ou, lorsque c'est la femme qui s'est transformée en "mur de briques", des coups qu'elle risque de prendre. La violence physique est une tentative désespérée de renouer 1e lien avec l'autre, de faire en sorte qu'il entende ce que nous vivons émotionnellement, qu'il sente notre douleur. Evidemment, c'est toujours peine perdue…
Tout dire mais sans violence
Grâce au Love Lab de Seattle, on a réussi à comprendre avec un niveau de détail sans précédent ce qui se passe dans la tête et dans le cœur des gens qui sont en conflit. Et comment ils vont souvent droit dans le mur. Naturellement, on a toutes les raisons de croire que ce sont les mêmes réflexes, les mêmes erreurs qui minent la gestion des conflits non conjugaux, qu'il s'agisse de nos enfants, de nos parents, de notre belle-famille, et surtout de nos supérieurs et de nos collègues de bureau. Mais quels sont donc les principes de la communication efficace, celle qui fait passer le message sans aliéner son destinataire, celle qui, au contraire, lui inspire du respect et lui donne envie de nous aider?
Un des maîtres de la communication non violente est le psychologue Marshall Rosenberg… passionné très jeune pour les façons intelligentes de résoudre les différends sans passer par la violence…
Le premier principe de la communication non violente est de remplacer tout jugement - c'est-à-dire toute critique - par une observation objective. Au lieu de dire "vous avez fait preuve d'incompétence ", ou même "ce rapport n'est pas bon" - ce qui met immédiatement la personne à qui nous parlons sur la défensive -, il vaut mieux tout simplement être objectif et précis: " Dans ce rapport, il y a trois idées qui me semblent manquer pour communiquer notre message." Plus l'on est précis et objectif, plus ce que l'on dit est interprété par l'autre comme une tentative légitime de communication plutôt que comme une critique potentielle…
Le deuxième principe est d'éviter tout jugement sur l'autre pour se concentrer entièrement sur ce que l'on ressent. C'est la clé absolue de la communication émotionnelle. Si je parle de ce que je ressens, personne ne peut en débattre avec moi. Si je dis : "Tu es en retard, c'est ton égoïsme habituel...", l'autre ne peut que contester ce que j'avance. Par contre, si je dis : "Nous avions rendez-vous à huit heures et il est huit heures et demie. C'est la seconde fois en un mois; quand tu fais cela, je me sens frustrée et même parfois humiliée", il ne pourra remettre en cause mes sentiments. Ceux-ci m'appartiennent entièrement! Tout l'effort consiste à décrire la situation avec des phrases qui commencent par "je" plutôt que par "tu" ou par "vous". En parlant de moi, et seulement de moi, je ne critique plus mon interlocuteur, je ne l'attaque pas, je suis dans l'émotion, donc dans l'authenticité et l'ouverture. Si je m'y prends bien et si je suis vraiment honnête avec moi-même, j'irai même jusqu'à me rendre vulnérable en lui indiquant comment il m'a fait mal. Vulnérable parce que je lui aurai dévoilé une de mes faiblesses. Mais, le plus souvent, c'est justement cette candeur qui va désarmer l'adversaire et lui donner envie de coopérer - dans la mesure où lui aussi souhaite préserver notre relation…
Selon Rosenberg, il est encore plus efficace non seulement de dire ce que l'on ressent, mais aussi de faire part à l'autre de l'espoir partagé qui a été déçu. "Quand tu arrives en retard, alors que nous avons rendez-vous pour aller au cinéma, je me sens frustrée parce j'aime beaucoup voir le début d'un film. C'est important pour moi pour pouvoir profiter de toute la séance." Ou encore : "Quand tu ne m'appelles pas pour donner de tes nouvelles pendant une semaine, j'ai peur qu'il ne soit arrivé quelque chose. J'ai besoin d'être rassurée que tout va bien." Ou, dans le contexte du travail : "Quand vous laissez circuler un document avec des fautes d'orthographe, je me sens personnellement embarrassé parce que c'est mon image et celle de toute l'équipe qui sont affectées. Je tiens beaucoup à notre image et à notre réputation, surtout après que nous ayons travaillé aussi dur pour nous faire respecter." …
Je sais parfaitement que cette démarche a quelque chose de surréaliste, surtout quand il existe si peu de modèles dans notre entourage dont nous inspirer. On se dit: "Oui, ce serait formidable si je pouvais parler comme ça, si j'osais parler comme ça. Mais c'est impossible. Pas avec mon patron" (ou "pas avec mon mari"; "pas avec mes enfants"; "pas avec ma belle-mère", etc.). Le problème est pourtant simple: il n'y a que trois manières de réagir dans une situation de conflit : la passivité (ou la passivité-agressivité), la réaction la plus courante et la moins satisfaisante; l'agressivité, pas vraiment plus efficace et bien plus dangereuse; ou bien 1'"assertivité": c'est-à-dire la communication émotionnelle non violente.
Il existe tout de même des circonstances où il vaut mieux être passif ou agressif que de se lancer dans le processus complexe de la communication assertive. Lorsque l'enjeu est tellement mineur, par exemple, qu'il ne mérite ni notre temps ni notre attention, il est parfaitement légitime d'être "passif" et d'accepter une insulte, ou de se faire manipuler sans réagir. C'est souvent plus économique. À l'inverse, dans les situations d'urgence ou de danger, il est normal d'être "agressif" et de donner des ordres sans explication. C'est le mode sur lequel fonctionne l'armée, justement parce que sa raison d'être est de faire face au danger. Mais, quelle que soit la situation, il n'y a que trois façons de réagir. Et c'est à nous, chaque fois, de choisir. À nous de relever, ou non, le défi émotionnel.
Heureusement, les relations ne sont pas toutes conflictuelles. L'autre aspect généralement délaissé de la communication, alors qu'il est presque aussi important, est de savoir profiter des occasions d'approfondir notre relation avec autrui. Une des manières les plus simples d'y parvenir est de savoir être totalement présent lorsqu'il (ou elle) souffre et a besoin de notre aide. Là encore, l'important c'est de connaître les mots qui permettent de faire passer le courant émotionnel d'un cerveau à l'autre, efficacement, sans que cela prenne trop de temps. Pour cela, il existe une autre technique. Elle est plus facile à utiliser; sans doute parce qu'elle comporte moins de risques pour nous.
Écouter avec le cœur
La méthode de [Marian] Stuart et [Joseph] Lieberman permet d'améliorer considérablement notre capacité d'écoute - et donc notre rapport aux autres - sans avoir besoin d'être psychiatre. De se rapprocher des gens qui comptent le plus, nos conjoints, nos parents, nos enfants, comme nous n'avons jamais appris à le faire. Or, en faisant cela, en approfondissant nos relations, nous nous soignons aussi nous-mêmes.
Les Questions de l'ELFE
La technique se résume en cinq questions qui se succèdent assez vite. Un bon moyen mnémotechnique pour s'en souvenir est de poser "les Questions de l'ELFE". Comme dans les contes de fées, c'est l'ELFE qui transforme le quotidien banal en un instant magique.
Q pour "Que s'est-il passé?" Pour établir une connexion avec une personne qui souffre, il faut évidemment qu'il vous raconte d'abord ce qui s'est produit dans sa vie et lui a fait mal. C'est ce qu'il vous décrira en répondant à la question : "Que t'est-il arrivé?" La découverte de Stuart et Lieberman sur ce point est qu'il n'est pas indispensable d'entrer dans les détails, bien au contraire. L'important est d'écouter en interrompant la personne le moins possible pendant trois minutes, mais à peine plus. Si cela vous semble peu, vous serez sans doute surpris d'apprendre que, en moyenne, un médecin interrompt son patient après dix-huit secondes.
Au-delà de trois minutes, si vous laissez votre interlocuteur se perdre dans les détails, vous risquez de ne jamais arriver à l'essentiel. Et l'essentiel, au fond, ce ne sont jamais les faits, mais les émotions. Il faut donc rapidement passer à la deuxième question, bien plus capitale.
E pour Émotion. Très vite, la question que vous devez poser est : "Et quelle émotion as-tu ressentie?" Cela pourra souvent vous paraître superflu. J'ai enseigné cette méthode à des médecins généralistes au Kosovo après les horreurs de la guerre de 1999. Un jour, un de mes "élèves" s'est retrouvé face à une femme qui se plaignait d'avoir toujours mal à la tête, au dos, aux mains, de ne pas dormir, de perdre du poids. Le pauvre homme faisait défiler dans sa tête tous les diagnostics possibles de l'encyclopédie médicale, de la syphilis à 1a sclérose en plaques ... Je lui ai suggéré à l'oreille de lui demander simplement: "Qu'est-ce qui vous est arrivé?" En quelques secondes, elle lui a confié qu'elle n'avait plus de nouvelles de son mari, qui avait été enlevé par des miliciens serbes deux semaines plus tôt. Elle se disait qu'il devait être mort. Elle n'avait sans doute eu personne d'autre à qui raconter cela, tant ces histoires étaient monnaie courante. Assurément, on pouvait imaginer ce qu'elle avait dû ressentir, et le médecin hésitait terriblement sur la deuxième étape. Cela paraissait trop évident; poser la question avait quelque chose de presque insultant. Je l'ai encouragé, malgré tout. Il est parvenu à articuler, timidement: " ...Et qu'avez-vous ressenti quand c'est arrivé?" C'est à ce moment que la femme a, enfin, fondu en larmes. "J'étais terrifiée, docteur, terrifiée ..." Il lui a pris le bras et l'a laissée pleurer un peu. Cela faisait si longtemps qu'elle en avait besoin. Puis il a enchaîné avec la plus importante de toutes les questions.
L pour Le plus difficile. Le meilleur moyen de ne pas se noyer dans l'émotion, c'est de plonger jusqu'au fond, au plus dur, au cœur de la douleur. C'est seulement là qu'on peut donner le coup de pied qui fait remonter à la surface. A nouveau, c'est une question qui semble impolie, ou "indécente ", compte tenu de ce que vivre une telle situation veut dire. C'est pourtant la plus efficace de toutes les questions : "Qu'est-ce qui a été le plus difficile pour vous? - Le fait de ne pas savoir quoi dire aux enfants, a répondu la femme sans hésiter. Moi, je savais depuis longtemps que ça allait arriver, et mon mari et moi en avions souvent parlé. Mais les enfants … Qu'est-ce que je peux faire pour les enfants…" Elle fut prise de sanglots plus violents que les précédents. Ce qu'elle venait de dire, ce n'était pas du tout ce à quoi je m'attendais quand elle avait parlé de sa terreur d'avoir perdu son mari... Mais de toute évidence, pour elle, c'était autour de ses enfants que toutes les émotions s'étaient cristallisées. Si nous ne lui avions pas demandé, jamais nous ne l'aurions deviné ...
La question "L" est magique parce qu'elle sert à focaliser l'esprit de celui qui souffre. Elle lui permet de commencer à regrouper ses idées sur le point fondamental, celui qui fait le plus mal, alors que, livré à lui-même, son esprit - le nôtre - a tendance à partir dans toutes les directions…
F pour Faire face. Après avoir permis à l'émotion de s'exprimer, il faut ensuite profiter du fait que l'énergie est concentrée sur la source principale du problème: "Et qu'est-ce qui vous aide le plus à faire face? "Avec cette question, on tourne l'attention de celui à qui on parle vers les ressources qui existent déjà autour de lui et qui peuvent l'aider à s'en sortir, à se ressaisir. Il ne faut pas sous-estimer la capacité des gens à se sortir des situations les plus difficiles. Ce dont ils ont souvent le plus besoin, c'est qu'on les aide à retomber sur leurs pieds; pas qu'on règle les problèmes à leur place. Nous avons tous du mal à comprendre et à admettre que les hommes et les femmes qui nous entourent sont plus forts, plus résistants, qu'on ne le croit généralement. Que nous sommes nous-mêmes plus forts et plus résistants que nous ne le croyons. Ce que j'ai dû apprendre - avec difficulté - à mes élèves médecins, nous devons tous l'apprendre aussi dans nos relations affectives. Au lieu de penser "Ne reste pas là comme ça! Fais quelque chose!" lorsque quelqu'un exprime son émotion et sa douleur, nous devons plutôt penser "Ne fais rien! Reste là comme ça !" Car c'est bien le rôle le plus bénéfique que nous puissions souvent jouer : être simplement là et accompagner, au lieu de proposer des solutions les unes après les autres ou de prendre les problèmes qui ne nous appartiennent pas sur nos épaules.
La femme albanaise du Kosovo a commencé par réfléchir un instant. "Ma sœur et mes voisins, a-t-elle répondu, nous sommes tous un peu dans la même situation et nous sommes ensemble tout le temps. C'est vrai qu'ils sont formidables avec les enfants. " Cela ne résolvait rien, évidemment, mais elle voyait un peu mieux vers où se tourner pour ce dont elle avait le plus besoin dans l'immédiat. Et le simple fait de le savoir faisait qu'elle se sentait moins perdue…
E pour Empathie. Enfin, pour conclure l'interaction, il est toujours utile d'exprimer avec des mots sincères ce que l'on a éprouvé en écoutant l'autre. Pour simplement lui communiquer que nous avons, pendant quelques minutes, partagé son fardeau. A la fin de la conversation, il repartira seul avec son lourd bagage, mais, pendant ces quelques instants,
nous l'aurons tenu ensemble et nous comprenons donc mieux sa douleur. Ce souvenir lui permettra de se sentir moins seul sur la route où il s'est engagé. Le plus souvent, quelques mots très simples suffisent, par exemple: "Ça doit être dur pour vous", ou "Je suis désolé de ce qui vous est arrivé; j'étais ému, moi aussi, en vous écoutant". Les enfants qui accourent vers leur mère quand ils se sont fait un "bobo" saisissent très bien cela; souvent mieux que les adultes. De toute évidence, leur mère ne peut pas grand-chose contre la douleur. Elle n'est ni médecin ni infirmière. Mais ce n'est pas seulement la douleur qui doit être soulagée, c'est surtout la solitude! Les grandes personnes aussi ont besoin de se sentir moins seules quand elles souffrent…
Notre patiente au Kosovo n'est pas sortie guérie de sa consultation de quinze minutes. Mais elle était plus forte et bien moins seule. Son médecin, lui, a eu l'impression d'avoir été plus efficace que s'il avait prescrit une batterie d'examens inutiles ou des médicaments qui n'auraient servi à rien. Lui aussi comme tous les Kosovars que j'ai rencontrés là-bas! - tant albanais que serbes -, avait beaucoup souffert et ses émotions étaient presque aussi fragiles que celles de cette dame qui sortait maintenant de la consultation. Mais, en le regardant, j'ai eu le sentiment qu'il allait lui-même mieux. Il semblait plus détendu, plus sûr. Comme si ce bref entretien les avait grandis tous les deux. Comme si chacun en avait tiré un peu plus de dignité. En se connectant avec elle, en lui apportant un peu de son humanité, il s'était également soigné lui-même.
C'est ainsi, dans ces échanges réussis, même s'ils ne nous "guérissent" pas instantanément, que notre cerveau émotionnel se développe; qu'il devient plus confiant dans notre capacité à entrer en relation avec les autres, et donc d'être "régulé" par eux, comme il en a besoin. Et c'est cette confiance qui nous protège de l'anxiété et de la dépression…
La maîtrise de la communication émotionnelle ne s'obtient pas en une journée ni en un mois. Pas même en un an… Pour moi, l'art de la communication émotionnelle…requiert une maîtrise de l'énergie qui demande sans doute toute une vie pour être parfaitement affinée. J'ai… acquis une expérience suffisante pour être intimement persuadé qu'il est tragique de traverser la vie sans s'atteler à cette tâche fondamentale: améliorer, toujours, sa communication émotionnelle. Même si cela peut se perfectionner à l'infini, ce n'est qu'une raison de plus pour s'y mettre sur-le-champ…
Il est encore plus facile de développer cette maîtrise lorsqu'on combine son apprentissage avec celui de la cohérence du rythme cardiaque. En stabilisant le cerveau émotionnel et en le rendant plus réceptif à notre ressenti en même temps qu'à celui des autres, la cohérence cardiaque nous permet de trouver les mots plus facilement et de rester centré sur notre intégrité.
Je me suis longuement étendu sur l'impact de la régulation émotionnelle, sur la meilleure manière de gérer l'influence que nous exerçons mutuellement les uns sur les autres. Après la maîtrise de la physiologie grâce aux différentes méthodes centrées sur le corps décrites dans la première partie de ce livre, la gestion de la communication est certainement l'étape essentielle pour guérir son cerveau émotionnel. Toutefois, il en est une autre qui est grandement négligée depuis cinquante ans en Occident. Il s'agit de l'importance de ce que nous pouvons faire non pour nous-même, mais pour les autres. De notre rôle dans la communauté où nous vivons, au-delà de notre personne et même de nos proches. L'homme est un animal profondément social. Nous ne pouvons pas vivre heureux, nous ne pouvons pas guérir au fond de nous-même, sans trouver un sens dans notre rapport au monde qui nous entoure, c'est-à-dire dans ce que nous apportons aux autres.
Le lien aux autres
La vie est une lutte. Et c'est une lutte qui ne vaut pas la peine d'être menée pour soi seul. Notre esprit cherche toujours un sens au-delà des confins de sa "fatigue d'être soi", pour reprendre la belle formule du sociologue Alain Ehrenberg. Il lui faut une autre raison que la simple survie pour persévérer dans l'effort de vivre…
Dans les études sur les gens qui sont plus heureux dans leur vie que les autres, on décèle systématiquement deux facteurs: ils ont des relations affectives stables avec des êtres proches, et ils sont impliqués dans leur communauté. Nous avons déjà longuement parlé des relations affectives, mais qu'en est-il des liens sociaux plus larges?
L'implication dans la communauté, c'est le fait de donner de sa personne et de son temps pour une cause dont nous ne tirons pas de bénéfice matériel en retour. C'est une des activités les plus efficace lorsqu'il s'agit de pallier le sentiment de vide qui accompagne si souvent les états dépressifs. Et il n'est pas nécessaire de risquer sa vie ni de s'engager dans la Résistance.
Animer un peu la vie de personnes âgées en institution, travailler dans un refuge pour animaux, s'engager auprès de l'école de son quartier, participer au conseil municipal ou au syndicat d'entreprise, permet de se sentir moins isolé et, au final, moi anxieux et moins déprimé… les sociologues américains ont établi non seulement que les gens qui participent à des activités communautaires sont plus heureux, mais aussi qu'ils sont en meilleure santé, et vivent plus longtemps que les autres. Une étude publiée dans l'American Journal of Cardiology souligne que, à conditions de santé égales, la mortalité de gens âgés et pauvres qui participent à des activités bénévoles tournées vers les autres est inférieure de 60 % à celle de gens qui ne le font pas… Le plaisir dans le lien à autrui, le sentiment d'être impliqué dans le groupe social, est un remède remarquable pour le cerveau émotionnel, et donc aussi pour le corps… Il peut simplement s'agir de faire son travail avec plus de générosité, en ayant à l'esprit en quoi il apporte quelque chose aux autres. Il peut aussi s'agir de consacrer un peu de son temps, une fois par semaine, à une cause, à un groupe, ou même simplement à une personne, voire à un animal, qui nous tient à cœur. Mère Teresa, sans doute la championne incontestée de la compassion en action au XXe siècle, disait: "Ne cherchez pas des actions apectaculaires. Ce qui est important, c'est que vous donniez de vous-même. Ce qui compte, c'est le degré de compassion que vous mettez dans vos gestes." Il n'est pas non plus nécessaire d'être parfaitement bien avec soi avant de pouvoir faire don de soi…
Un siècle après Durkheim, trente ans après Frankl et Maslow, les études physiologiques modernes sont venues confirmer leurs intuitions et leurs observations : quand on mesure la cohérence cardiaque par ordinateur, on constate que la façon la plus simple, et la plus rapide pour que le corps entre en cohérence est de faire l'expérience de sentiments de gratitude et de tendresse vis-à-vis d'autrui. Lorsque nous nous sentons viscéralement, émotionnellement, en rapport avec ceux qui nous entourent, notre physiologie entre spontanément en cohérence. Simultanément, lorsque nous aidons notre physiologie à entrer en cohérence, nous ouvrons la porte à de nouvelles manières d'appréhender le monde autour de nous. C'est… le portail vers la réalisation de soi.
Par où commencer?
Nous avons fait le tour de nombreux outils pour accéder au plus profond de l'être émotionnel et en restaurer la cohérence. Alors, concrètement, par où commencer? L'expérience accumulée au Centre de médecine complémentaire à Pittsburgh nous a permis de mettre au point des règles assez simples pour choisir une combinaison appropriée à chaque personne. Les principes en sont les suivants.
La première chose à faire est d'apprendre à contrôler son être intérieur. Chacun développe au cours de sa vie des méthodes d'autoconsolation pour gérer les passages difficiles. Malheureusement, il s'agit le plus souvent de la cigarette, du chocolat, de la crème glacée, de la bière ou du whisky, voire de l'anesthésie de la télévision. Ce sont, de loin, les manières les plus courantes de se consoler des aléas de la vie. Si nous avons été en contact avec la médecine conventionnelle, ces toxines de tous les jours ont facilement pu être surclassées par un tranquillisant (comme le Valium, l'Ativan ou le Xanax), ou par un antidépresseur… Si, au lieu d'un médecin, c'est un groupe de lycéens, d'étudiants ou d'amis un peu perdus qui nous donne des conseils, les tranquillisants eux-mêmes auront généralement été remplacés par des méthodes d'autoconsolation plus drastiques encore comme le cannabis, la cocaïne ou l'héroïne.
Il est évidemment essentiel de substituer à ce méthodes peu efficaces - et le plus souvent toxiques - des techniques qui utilisent les capacités d'autoguérison du cerveau émotionnel et qui permettent de rétablir l'harmonie entre la cognition, les émotions et un sentiment de confiance dans l'existence. À Pittsburgh, nous encouragions chacun à découvrir sa capacité de cohérence cardiaque et à apprendre à entrer dans cet état de cohérence au moindre stress (ou lorsque la tentation apparaissait de se reposer sur une méthode moins saine - et moins efficace - pour gérer la tension du moment).
Ensuite, il faut identifier, si possible, des événements douloureux du passé qui continuent d'évoquer des émotions difficiles dans le présent. Le plus souvent, les patients sont les premiers à sous-estimer l'importance des abcès émotionnels qu'ils portent encore en eux et qui conditionnent leur approche de la vie, ravivant à chaque instant 1a douleur ou limitant le plaisir. La plupart des praticiens traditionnels ont tendance à ne pas y prêter attention ou bien ne savent pas comment aider 1es patients à s'en libérer. Or il suffit généralement de quelques séances d'EMDR [ http://iis13.domicile.fr/essentiaco/EMDR%20votre-sante%20-1203.htm ] pour nettoyer les conséquences de ce lourd passé et donner ainsi naissance à une perspective nouvelle et plus harmonieuse sur la vie.
Il faut toujours faire l'inventaire des conflits chroniques dans les relations affectives les plus importantes : autant dans la vie personnelle - parents, enfants, époux, frères et sœurs - qu'au travail - patron, collègues, employés. Ces relations conditionnent notre écosystème émotionnel. Assainies, elles nous permettent de recouvrer notre équilibre intérieur. Si elles polluent continuellement le flux de notre cerveau émotionnel, elles finissent par bloquer ses mécanismes d'autoguérison. Parfois, le simple fait de résoudre les conséquences des traumatismes du passé permet aux relations affectives de prendre un nouvel élan. Libéré de spectres qui n'ont rien à faire dans le présent, chacun peut alors inventer une manière entièrement nouvelle d'entrer en relation avec les autres. Apprendre à contrôler sa cohérence cardiaque permet aussi de mieux gérer ses relations affectives. La communication émotionnelle non violente est aussi une méthode directe et remarquablement efficace pour harmoniser les relations affectives et retrouver l'équilibre de soi. Nous devrions tous continuellement nous entraîner à une meilleure communication émotionnelle. Si la formation à ces méthodes par un thérapeute averti ne suffit pas, il faut s'engager dans le processus plus complexe de la thérapie de couple ou de la thérapie familiale (lorsque les conflits les plus importants appartiennent au domaine de la vie personnelle).
Presque tout le monde bénéficiera d'une modification de son alimentation permettant de retrouver un équilibre adéquat entre les acides gras oméga-3 et les acides gras oméga-6, et fournissant ainsi au corps et au cerveau la matière première idéale pour se reconstituer. Nous savons aujourd'hui que ce régime dit "crétois" permet non seulement de combattre le stress et la dépression, mais aussi d'augmenter la variabilité cardiaque. Chacun devrait donc, au minimum, envisager de rééquilibrer son régime de tous les jours en faveur du poisson - voire de prendre des oméga-3 en suppléments alimentaires - et de diminuer l'apport des oméga-6 dans son alimentation.
Initier un programme d'exercice physique est aussi une option ouverte à chacun et qui ne nécessite presque aucun investissement si ce n'est les vingt minutes nécessaires trois fois par semaine. De même, nous devrions tous nous demander si nous pourrions sans trop d'effort changer notre manière de nous réveiller le matin. Puisqu'il suffit, pour commencer à re-régler son horloge biologique, de remplacer son réveil par une lampe programmée pour simuler l'apparition de l'aube, l'effort est minimum et les bienfaits potentiels importants. L'acupuncture, par contre, représente un investissement en temps et en argent bien plus conséquent. Je la recommande surtout à ceux qui souffrent de problèmes physiques - principalement de douleur - en plus de leur souffrance émotionnelle. Dans cette situation, les aiguilles chinoises permettent habituellement de traiter les deux problèmes en même temps (et il est difficile de soulager la dépression de quelqu'un qui souffre continuellement dans son corps... ).
Et finalement, pour atteindre la véritable paix intérieure, il est souvent essentiel pour nous de trouver un sens plus profond au rôle que nous jouons dans notre communauté, au-delà de notre famille immédiate. Ceux qui ont la chance de découvrir une telle source de sens sont en général propulsés plus loin qu'un simple retour au bien-être : ils ont le sentiment de puiser leur énergie dans ce qui donne un sens à la vie elle-même…
David Servan-Schreiber