É  V  E  I  L    D  E    L  A    C  O  N  S  C  I  E  N  C  E
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Conscience de soi / Guérison
 

QUI AIME QUI QUAND JE DIS "JE T’AIME" ?
par
CATHERINE BENSAID, JEAN-YVES LELOUP
ET PATRICE van EERSEL

Extraits du site NOUVELLES CLÉS
http://www.nouvellescles.com


Dans un livre à deux voix (Qui aime quand je t'aime?, Éditions Albin Michel, 2005) proposant une "échelle des états amoureux", le psy théologien Jean-Yves Leloup et la psychanalyste Catherine Bensaid posent les questions de base auxquelles se confrontent tous les amoureux, un jour ou l’autre, forcément.

Elle : Catherine Bensaid, psychanalyste, a déjà publié plusieurs best-sellers qui portent tous le verbe aimer dans leur titre ("Aime-toi, la vie t’aimera" et "Je t’aime la vie", éd. Laffont).

Lui : Jean-Yves Leloup, prêtre, philosophe et psychothérapeute, consacre une large partie de sa recherche aux liens entre amour et sacré, en particulier dans les relations entre Jésus et Marie-Madeleine ("Une femme innombrable" et "Tout est pur pour celui qui est pur", éd. Albin Michel - c’est également lui qu’ont choisi comme conseiller Abel Ferrara et Juliette Binoche pour tourner le film sur Marie-Madeleine sorti sur les écrans fin décembre).

Organisée par Nouvelles Clés, leur conversation a débouché sur un livre remarquable. Prenant tour à tour la plume, en quatre grandes vagues, Catherine Bensaid et Jean-Yves Leloup portent un double regard, psychanalytique et philosophique, clinique et poétique, sur la plus grande des quêtes humaines, sur laquelle nous nous retrouvons tous car elle absorbe la majorité de nos questions. Questions quotidiennes : Est-ce que j’aime vraiment cet homme, cette femme ? Comble-t-il (elle) tous mes désirs ? Comment rester amoureux ? Pourquoi suis-je hanté(e) par une permanente insatisfaction ? Sommes-nous faits l’un pour l’autre ? Dois-je rester, dois-je partir ? Questions éternelles : Que veut dire aimer ? Quel rapport y a-t-il entre le désir, la passion, l’érotisme, la tendresse, l’amitié et toutes les formes relationnelles qui usent du mot "amour" pour se définir ? Ne sommes-nous vraiment que des "demi-humains", à la recherche permanente de leur moitié ?

L’amour se vit souvent dans la difficulté et la souffrance. Apprendre à aimer, c’est penser la relation amoureuse entre des hommes et des femmes conscients d’être des êtres libres, invités à transformer leur soif, impossible à étancher, en une plénitude qui les dépasse. Aimer, c’est vivre avec une personne tous les degrés d’une "échelle des états amoureux" : désir, passion, amitié, partage spirituel... C’est évoluer, ensemble et chacun de son côté, depuis ce que les Grecs appelaient la Pornéia (amour besoin) du bébé suçant le sein de sa mère, jusqu’au rayonnement de l’Agapé (amour inconditionnel) du Christ ou du Bouddha, en passant par les mystères de l’Eros, passage crucial où l’autre peut enfin cesser d’être un objet pour devenir un véritable sujet.

QUE METTONS-NOUS DANS LE MOT AIMER ?
par Catherine Bensaid

Voici, pour ouvrir ce dossier, une première série de questions posées par Catherine Bensaid...

" On parle beaucoup d’amour, on le cherche, on l’attend, on le désire, on le fuit. On espère pouvoir dire un jour "je t’aime" à celle ou celui dont on rêve, ou on le dit déjà à la compagne, au compagnon de sa vie. Mais sait-on ce que l’on dit quand on dit "je t’aime" ? Qui est ce "je" qui dit aimer ? Et de quel amour s’agit-il ?

" Nous parlons toujours de l’amour comme s’il s’agissait d’une entité unique que nous n’aurions pas à redéfinir. Comme si, une fois dit "je t’aime", tout était dit. Comme si nous avions besoin d’amour, sans avoir à préciser lequel. M’aime t-elle ? M’aime t-il ? Quels sont les critères qui nous permettent de penser que nous sommes ou non aimés ? Et quels sont ceux qui nous autorisent à croire nous-mêmes que nous aimons ? Que mettons-nous dans ce mot "aimer" ?

" N’ y a-il pas autant de façons d’aimer que d’être humains ? Et nous-mêmes n’aurions-nous qu’une seule façon d’aimer ? Ceux que je suis amenée à entendre hommes et femmes, parlent-ils de la même chose quand ils prononcent le mot "amour" ? Leur quête, la plupart du temps insatisfaite, relève-t-elle du même désir ? Et savons-nous quel est notre désir ?

" Nous disons "j’aime" ou "je n’aime pas", mais nous ne savons guère qui est ce "je" qui aime, "comment" il aime et "qui" il aime. Ce "je" qui nous fait sujet de nos choix et de nos préférences - sans un "je" que vaudrait un "je t’aime" ? Mais chacun sait combien ce "je" avant d’être adulte, c’est-à-dire libre, libéré de ses entraves, doit accomplir une longue route. Celle du retour vers soi.

" Nous avons perdu très tôt notre innocence - non nocere, ne pas souffrir. À peine avons-nous eu conscience de nos manques et de notre nudité que nous étions chassés du jardin d’Eden. Nous sommes encore ce bébé, nu et dépourvu, fragile et désemparé : si avide d’aimer et d’être aimé qu’il ne tient pas davantage compte de l’autre que de lui-même. Il ne se connaît pas ; plutôt il ne sait de lui que ses besoins immédiats. Il ressent une soif que rien ne semble jamais pouvoir désaltérer. "

PEUT-ON APPRENDRE À AIMER ?
Extraits d’une conversation entre Catherine Bensaid, Jean-Yves Leloup et Patrice van Eersel

L’idée m’est venue un jour de demander à la psychanalyste Catherine Bensaid et au théologien et philosophe Jean-Yves Leloup, chacun "expert ès-Amour" à sa façon, s’ils ne seraient pas d’accord pour répondre à mes questions, dans un livre qui s’appellerait "Apprenez-moi à aimer". À mon grand bonheur, ils acceptèrent. Et un matin de printemps 2003, le chantier s’ouvrit, dans une petite maison de Haute Provence. Seize heures d’entretiens sur l’amour ! Mais ce n’était qu’un échauffement. Catherine et Jean-Yves se sont peu à peu saisis du sujet et en ont fait un vrai travail d’écriture à deux. Le résultat dépasse mes plus belles espérances. Paru à l’automne 2005, "Qui aime quand je t’aime ?" est un grand livre, qui restera. Mais que sont devenues nos seize heures d’entretien ? Transcrites sur du papier, cela fait des centaines et même des milliers de pages ! En voici quelques fragments...

Porneïa ne s’apprend pas

Patrice van Eersel : Dans ma tête d’individu moyen, il y a l’idée que l’amour ne s’apprend pas, que ça obéit à des lois hélas indépendantes de l’individu..

Jean-Yves Leloup : La question est : qui aime quand je dis que je t’aime ? Est-ce l’enfant qui aime en moi et qui aime l’enfant en toi ? Quelquefois, ça va mal entre le bébé à l’intérieur de l’un et l’adulte à l’intérieur de l’autre. Ou l’adolescent d’un côté, et le vieux sage de l’autre. En nous, il y a peut-être aussi un Dieu qui aime ! En nous, on retrouve toutes les formes d’amour, de la porneia (amour appétit) à l’agapè (amour gratuit inconditionnel), en passant par la pathè (amour passion) ou les différentes sortes de philia (amitié). De toute façon, ça commence par porneia, l’amour du bébé pour sa mère. L’amour qui consomme l’autre. Et il faut voir tout ce qui reste du bébé en nous, en toute légitimité, et quelle progression part de là, quelle montée, quelle échelle.

P.v.E : : Et comment apprendre à grimper dans cette échelle !

J. Y. L. : : Au niveau de la porneia, ça ne s’apprend pas. On n’apprend pas à avoir faim ou soif. C’est l’amour animal, l’amour d’instinct : " J’ai faim ! ", " J’ai besoin de quelqu’un ! ", et il ne s’agit même pas de quelqu’un, mais d’un objet, disons un objet maternant, pour combler ce manque.

Catherine Bensaid : L’amour qui ne s’apprend pas, c’est l’amour douloureux, arrimé au manque. On dit : " Je n’ai pas de chance en amour ! " L’intérêt du travail sur soi, c’est de comprendre à quel point on peut agir sur sa vie. Et apprendre ! Très souvent, mes patients me disent : " J’ai appris votre leçon. " Ça vient plus souvent des hommes que des femmes : " Donnez-moi quelque chose à travailler. " Ils prennent des notes ! Il y a bien là une notion d’apprentissage.

J. Y. L. : : L’amour malheureux ne s’apprend pas, l’amour heureux s’apprend. Ce qu’on peut apprendre, c’est à devenir lucide par rapport à ses besoins, à ses pulsions, à ses passions. Même Dieu, tu peux l’aimer comme un bébé, "pornographiquement", comme un grand bouche-trou qui vient combler ton manque. Il y a des religions infantiles, magiques, où l’on est possédé... Notre échelle concerne l’amour de l’autre, l’homme ou la femme, mais aussi l’amour de Dieu...

C. B. : : Plus on monte dans l’échelle, plus il y a de liberté et moins il y a de souffrance. Être adulte, c’est moins souffrir, c’est être plus libre, plus responsable, plus en conscience... Et puis, c’est passer d’un amour où l’on se nourrit de l’autre à un amour où l’on partage une nourriture. Passer de l’amour qui souffre à l’amour qui s’offre. Et cela mène jusqu’à Dieu, puisque ce qui aime en nous, c’est notre partie divine

Nous n’avons pas la pureté des cochons

P.v.E : : La source de l’amour et la source du désir sont-elles la même chose ?

J. Y. L. : : L’appétit, c’est le commencement de l’amour. Le désir de l’autre, c’est d’abord le désir de survivre. C’est pourquoi il est important d’être d’abord un bon petit cochon. La porneia, c’est du bel amour ; de l’amour divin... au niveau du bébé. Sans ce minimum, il meurt. Et nous mourons aussi adultes, car ce petit cochon et ses pulsions de vie subsistent en nous jusqu’à notre mort. Il joue, gambade, spontané, joueur, naturiste... Il s’évanouit quand nous sommes en dépression, que nous n’avons plus envie de vivre, de mordre, de téter la vie.

P.v.E : : Quel rapport entre porneia et pornographie ?

C. B. : : Dans les films pornos, la femme est uniquement un corps (l’homme aussi d’ailleurs), et même pas un corps : des morceaux de corps ! Ce n’est pas une femme, avec son histoire, sa singularité, son altérité.

J. Y. L. : : Tout comme le bébé ne voit pas le corps de sa mère en entier, mais uniquement ce qu’il en mange, un homme ou une femme dans une relation porno ne voit pas l’autre, mais des morceaux de lui, des fesses, des sexes - d’ailleurs quelquefois les visages sont masqués. Ce qu’il faut retenir, c’est que le joli petit cochon en nous peut subsister, mais qu’il ne doit pas prendre toute la place à mesure que l’on grandit, sinon, on devient un gros porc. Or nous ne sommes pas des cochons. Nous n’avons pas la pureté des cochons, la pureté des bêtes. Chez nous, ça devient donc quelque chose de pervers.

Le baiser d’amour accorde les souffles

C. B. : : Quelle différence entre film porno et film érotique ?

J. Y. L. : : Tout ce nous faisons érotiquement nous élève. Porneia est lourdement rivée à la matière. Eros commence à nous faire grimper dans l’échelle des états amoureux, alors que la pornographie nous cloue au sol. Plus on vieillit en restant en bas, plus on s’enlise dans la pesanteur... Il faudra parler de la façon dont Eros aime, parce que le livre parle de ça, de la façon dont l’amour nous élève.

C. B. : : On dit bien : " L’amour donne des ailes. " Ce sont celles d’Eros ! Quant à ton joli petit cochon qui, chez certaines personnes, est devenu un gros porc qui occupe la place, empêchant toute élévation vers des formes d’amour plus inspirées, il me fait surtout penser que ces personnes sont dans la souffrance. L’incapacité d’aimer autrement que par la possession et la consommation, donne une humanité souffrante, prisonnière de son inaccomplissement.

J. Y. L. : : La pornographie ne revient-elle pas à tout demander au sexe ? Or le sexe ne peut pas TOUT nous donner. Il peut nous donner du plaisir, mais pas la béatitude. On nous dit un peu trop, à notre époque : " Faites l’amour, ça résoudra tous vos problèmes. "

C. B. : : Comme les journaux féminins, pour qui il faut avoir tant d’orgasmes par semaine pour être en forme.

J. Y. L. : : C’est exactement L’art d’aimer d’Ovide, qui vise à enseigner comment ne pas tomber amoureux des proies que l’on a saisies, comment ne pas attraper cette maladie appelée amour !

P.v.E : : Mais ça s’appelle toujours aimer ?

J. Y. L. : : Ovide parle de l’art d’aimer, mais c’est plutôt l’art de se faire aimer.

C. B. : : Cet art ne contient pas un gramme d’amour, c’est l’art de séduire et de tirer du plaisir de l’autre, de le vampiriser. Traditionnellement, c’était un comportement plutôt masculin. Mais nous voyons arriver de nouvelles générations où des femmes font pareil. Je vois, chez mes patientes, combien cela peut être un leurre et combien elles se racontent des histoires.

P.v.E : : L’émancipation féminine se cherche parfois en régressant. Mais la prostitution masculine pour les femmes, ça ne marche pas... Tiens, à ce propos, pourquoi les prostituées donnent-elles généralement tout leur corps, sauf leur bouche : elles n’embrassent pas.

J. Y. L. : : C’est une dimension intéressante. Le baiser introduit l’amour dans la sexualité. La génitalité pure peut se pratiquer sans amour, pas le baiser. Si je fais l’amour en embrassant, je rencontre un autre souffle, il y a rencontre des souffles. Ce n’est pas encore dans la rencontre des âmes, mais déjà on entre dans un art d’aimer. C’est une grande et difficile histoire, d’accorder les souffles.

Pourquoi tenons-nous tant à souffrir ?

J. Y. L. : : Beaucoup de nos contemporains disent que la passion, c’est l’Amour avec un grand A. Alors que cette forme d’amour nous attache, nous rend dépendants. C’est un enfer, la passion ! Un enfer dont on fait l’éloge à longueur de romans, de films, de série TV, mais aussi d’essais très sérieux.

C. B. : : Je la vois comme une prison.

J. Y. L. : : C’est terrible de dire : " Si tu savais comme je t’aime, si tu savais comme je souffre ! " Là, on est dans la pathè.

C. B. : : Pourquoi tient-on tant à sa souffrance ? Parce qu’on la connaît, elle nous est familière, on s’y sent " chez soi ". Et puis elle est une preuve irréfutable qu’on aime. Combien de fois des patients m’ont dit : " Je dois tenir à elle, puisque ça me fait tellement mal. "

J. Y. L. : : Mais, par rapport à l’amour-appétit du bébé, on a quand même bien grimpé d’un échelon dans l’échelle. Ça n’est plus : " Qu’est ce que j’ai faim d’elle ! ", mais : " Qu’est ce que je suis mal sans elle ! " C’est la passion.

C. B. : : Si elle s’installe, ça vire à la toxicomanie. On est accro.

J. Y. L. : : Finalement, la question est de savoir comment garder l’intensité de la flamme sans qu’elle me consume.

Prier, ce serait faire l’amour ?

J. Y. L. : : Pour l’Occident, l’amour concerne avant tout la relation. Alors que dans un contexte bouddhiste, parler d’amour, c’est évoquer une qualité de conscience, une qualité d’être, qu’il s’agit de trouver en soi.

P.v.E : : Je peux vivre seul dans un désert, en état d’amour ?

JY : Oui, en état de compassion à l’égard des arbres, de la nature, de toute la création. Ça m’avait frappé lors de la visite du Dalaï Lama dans mon université, à New York. Qu’il regarde un homme, une machine ou rien du tout, il avait le même regard débordant d’amour. Un amour plein de bonté et de compassion, mais impersonnel, qui correspond à un certain présupposé anthropologique de l’art d’aimer. Alors que le présupposé de la Bible est que je ne deviens moi qu’à travers ma relation à l’autre. Tant que je n’ai pas rencontré l’autre, je ne me trouve pas. Dans la Genèse, la place du sexe, c’est la place de l’autre en moi. Je ne peux pas être entier tout seul.

C. B. : : Quel rapport entre le couple Adam et Ève et nous ? Dans le couple biblique, il y a une unité. Dans le couple moderne occidental, j’existe parce que j’ai une bague au doigt, mais il n’y a pas de complémentarité structurelle.

J. Y. L. : : Tu m’entraînes vers un de mes thèmes favoris ! Il s’agit de passer du mariage à l’alliance. Dans le couple dont parle la Bible, à travers l’alliance de l’homme et de la femme, Dieu est présent. C’est pourquoi, dans l’Évangile de Philippe, le seul lieu où l’on prie, à Jérusalem, c’est la chambre nuptiale, là où un homme et une femme se rencontrent. Si le monde va mal, c’est que les hommes et les femmes ne se rencontrent plus à ce niveau. Faire l’amour n’est plus la plus belle des prières. Il n’y a plus d’alliance. Si on arrivait à faire cette alliance entre hommes et femmes, le monde retrouverait la paix.

C. B. : : Le danger, dans le mariage moderne, c’est que l’autre y devient une finalité, alors qu’il n’est qu’un moyen. Du coup, on a l’illusion qu’une fois mariés, tous les problèmes disparaîtront. Il faudrait se rappeler la phrase de Saint-Ex : " S’aimer, ce n’est pas se regarder dans les yeux, c’est regarder dans la même direction. "

J. Y. L. : : On ne se marie pas parce qu’on aime quelqu’un, on se marie pour apprendre à l’aimer. C’est un commencement, pas une fin.

C. B. : : Il y a un mot oublié, qui exprime tout ça, c’est l’oubli de soi.

J. Y. L. : : Mais nous oublions surtout le troisième terme : dans une relation, il y a toi, il y a moi, et puis il y a notre relation ! Si nous nous référons à l’Évangile, c’est ce troisième qui intervient au moment où le vin va manquer, où la joie va manquer. L’important dans l’alliance, c’est de prier ensemble.

P.v.E : : Faire l’amour, ce serait prier ? Prier, ce serait faire l’amour ?

La tendresse ouvre un espace de liberté

P.v.E : : L’amitié (philia) et la tendresse (storgè) marquent donc, dans l’échelle proposée par Jean-Yves, le passage où l’autre passe définitivement du statut d’objet à celui de sujet ?

J. Y. L. : : Un autre mot pour tendresse serait "respect".

C. B. : : Si on est tendre avec soi même, on peut être tendre avec l’autre et on accepte que l’autre le soit avec nous.

J. Y. L. : : Les anciens talmudistes appelaient la caresse "absence de griffes". Pas seulement vis-à-vis d’un corps. Si je regarde un paysage avec tendresse, il va se révéler, se donner à moi.

P.v.E : : Puis-je aimer le divin avec tendresse ?

J. Y. L. : : À un niveau porno, l’amour de Dieu, c’est la magie : vouloir saisir Dieu, le posséder, en faire un instrument de pouvoir. Au niveau de l’éros, quand on lit certains textes de Thérèse d’Avila, elle parle du Christ comme de son amant. Mais accéder à la tendresse dans la relation avec Dieu, je dirais que c’est renoncer à le posséder. La tendresse, c’est justement le moment où notre main s’ouvre à la transcendance, s’ouvre à l’autre, s’ouvre à ce qui nous dépasse. C’est ce moment d’ouverture à l’autre du corps, du regard, de l’intelligence, du toucher.

C. B. : : Peut-être que si je suis ouverte à l’autre et qu’il ne me fait plus peur, j’ose du coup m’ouvrir à l’inconnu en moi-même.

J. Y. L. : : Quand tu caresses quelqu’un avec tendresse, il n’y a pas simplement son corps et ta main, il y a l’espace entre ta main et ce corps. C’est cet espace qui permet la tendresse entre deux personnes. On n’est pas scotché, possédé, mélangé : il y a de l’espace.

C. B. : : Paradoxalement, c’est cet espace qui permet de s’approcher au plus près de l’autre.

P.v.E : : C’est ce qu’Alain Delourme appelle la distance intime et que Jean-Pierre Klein appelle le "souvenir de toi dans le creux de ma main" : le geste tendre laisse un souvenir qui traverse le temps.

J. Y. L. : : Les empreintes les plus fortes viennent des gestes les plus légers.

C. B. : : La tendresse offre cette qualité qui est de l’ordre de l’éternité.

Le don est antérieur à tout

P.v.E : : On a du mal à comprendre, en général, que l’amour se cultive comme un jardin. Au début, le foisonnement sauvage nous suffit....

C. B. : : Mais plus il y a de fleurs qui poussent, plus cela demande d’attention.

J. Y. L. : : Je ne demande pas à un gland d’être un chêne tout de suite. Je l’arrose. Je ne demande pas à quelqu’un d’être la perfection. Je sais que dans la graine, il y a un arbre replié. Quand je rencontre un moi, je ne lui demande pas d’être le soi, je l’arrose.

P.v.E : : Jardiner l’amour, ce serait faire l’effort de reconnaître quelles essences sont en germe dans l’autre, pour ne pas exiger d’un oranger qu’il devienne un tilleul ?

C. B. : : En tant que thérapeute, je veux souvent soigner l’autre en lui disant : " Tu n’est encore qu’une graine, mais tu peux devenir un arbre magnifique ! " Mais comment faire s’il refuse de se voir lui-même ?

J. Y. L. : : Pour certaines personnes, le simple fait d’être regardées avec amour les éveille à la "conscience du soi" : ne plus seulement se voir comme une graine, mais comme le chêne qui va fleurir. Ne plus se voir pas comme un gros bébé, mais comme un soi libre. Je crois que l’amour du thérapeute, de quelqu’un qui accompagne sur le chemin, c’est d’éveiller cela. Dans le regard d’un saint, tout le monde est beau, pas au sens illusoire. Et ça éveille le soi en moi. En général, quand on se regarde les uns les autres, on se jauge et on se juge. Mais nous voilà soudain devant un regard qui nous voit dans notre beauté, notre pureté. " Je ne m’étais jamais vu comme ça, avant de rencontrer ces yeux-là ! " Là, nous entrons dans une forme d’amour. L’agapè, l’amour inconditionnel. C’est le soi qui aime le soi et qui éveille le soi dans le moi ! Mais il ne faut pas demander à un gland d’être un chêne. Même dans un petit amour bestial ou érotique, il y a l’agapè, le grand amour éveillé, mais à l’état de graine.

P.v.E : : Qu’est-ce qu’un être éveillé ?

C. B. : : Pour moi, il s’engage dans une relation claire.

J. Y. L. : : Pour moi, il est libre à l’égard de toute dépendance.

C. B. : : La rose est-elle consciente de son parfum ? Si un jour quelqu’un lui a dit qu’elle sentait bon, elle ne semble pourtant pas s’inquiéter de son parfum...

J. Y. L. : : Non, elle ne se préoccupe pas d’être reçue ou pas. Mais je crois qu’il y a de la conscience en elle, oui. C’est important de connaître quel est notre service. Apprendre à aimer, c’est aussi apprendre ce que l’amour veut de moi. La rose donne son parfum, le prunier donne ses prunes, le pommier donne ses pommes. Et moi ? L’amour, c’est aider l’autre à trouver son don singulier.

L’ÉCHELLE DES ÉTATS AMOUREUX
par Jean-Yves Leloup

Le magnifique livre à deux voix, "Qui aime quand je t’aime?", de Catherine Bensaid et Jean-Yves Leloup (Éditions Albin Michel, 2005), repose en grande partie sur une " échelle des états amoureux ", fruit d’années de réflexion. Cette échelle exprime les différentes étapes d’une relation idéale. Au départ, nous avons tous été un nourrisson assoiffé de l’amour nourricier de sa mère, à 100% dépendant d’elle. Cette dimension demeurera le noyau de tout amour. En rester là nous riverait cependant à notre animalité. L’érotisme et la passion viennent alléger cette pesanteur... mais sans combler le manque ni l’égoïsme. L’irruption de la tendresse est nécessaire pour que l’autre devienne sujet, première des nombreuses étapes menant finalement à l’amour inconditionnel de l’humain accompli - que certains appelleraient " christique ", ou d’autres " bouddhiques ".

  • Un premier tour de piste très simple

L’amour gourmand

Au commencement, l’amour se confond totalement avec l’instinct de survie, l’appétit et la gourmandise, que les Grecs appelaient pornéia. Au fond de nous, existera toujours un enfant qui veut " manger sa maman " : c’est la base même de notre sensualité. Mais un être qui ne connaîtrait que ce stade ne deviendrait pas vraiment humain.

L’amour passion

Dès l’enfance, l’appétit animal se double d’érotisme, sens esthétique et ludique, qui peut jouir de la simple contemplation de la beauté de l’aimé. L’éros des Grecs est raffiné, mais il continue à voir l’autre comme l’objet de son plaisir. Il demeure dans le manque, tout comme pothos (l’amour-besoin) et pathé (l’amour-passion), séducteurs et possessifs.

L’amour tendresse

Tout bascule avec la tendresse (la storgè des Grecs), qui voit l’autre comme un sujet libre et accepte sa différence. C’est au même élan, de moins en moins égoïste, qu’appartiennent : la philia, amour-amitié qui ressent plaisir et joie à constater que l’autre est heureux, même indépendamment de soi ; l’eunoia, amour-dévouement au service du meilleur de l’autre ; et charis, amour-gratitude qui aime sans condition.

L’amour amour

Peu d’êtres, sans doute, parviennent à cet état - l’agapè ! -, que certains disent " bouddhique " ou " christique ", rayonnant d’amour par le simple fait d’exister, en direction de toutes et de tous, comme le soleil éclaire indistinctement son environnement entier. À ce stade, il devient évident que " ce n’est pas exactement moi qui t’aime, c’est l’amour qui aime à travers moi. " Vision mystique, sans aucun doute, que partagent toutes les grandes traditions.

La confrontation accompagne l’évolution

De la bataille entre chiots, se disputant les mamelles de leur mère, à la sainte colère de l’amour inconditionnel, qui ne peut accepter n’importe quoi de l’autre, précisément parce qu’il l’aime, la relation amoureuse fait des étincelles tout au long du chemin. Mais la confrontation évolue elle-même. Aveuglément jalouse au départ, elle traverse tous les stades qui mènent de la frustration au renoncement et à la compassion, pour aboutir à la joie d’être quel que soit le contexte.

  • La version plus raffinée de Jean-Yves Leloup

Philosophe, théologien, prêtre orthodoxe, mais aussi psychothérapeute, Jean-Yves Leloup, qui est l’auteur de cette échelle des états amoureux, qui synthétise de nombreuses réflexions sur l’art d’aimer, commence par la résumer ainsi dans le livre qu’il a écrit avec Catherine Bensaid :

Qui oserait dire qu’un "je t’aime" en vaut plus qu’un autre ?

Mais ce n’est là qu’un premier schéma, que Jean-Yves Leloup affine de plus en plus au fil des pages, passant par exemple par l’explication suivante, qui mène de l’amour-soif (en bas de l’échelle) à l’amour-source (au sommet de l’échelle). Remarquons que ces deux formes extrêmes de l’amour s’expriment pareillement par les mots " je t’aime "...

La Source - je t’aime

10 : agapè : amour gratuit : " l’Amour qui fait tourner la terre, le cœur humain et les autres étoiles " - ce n’est pas seulement moi qui aime et qui t’aime, c’est l’Amour qui aime en moi

9 : charis : amour célébration : je t’aime parce que je t’aime - c’est une joie - c’est une grâce d’aimer et de t’aimer - je t’aime sans condition - je t’aime sans raison

8 : eunoia : amour dévouement : j’aime prendre soin de toi - je suis au service du meilleur de toi-même

7 : harmonia : amour harmonie : que c’est beau la vie quand on aime - nous sommes bien ensemble - avec toi tout est musique - le monde est plus beau

6 : storgè : amour tendresse : je suis meilleur(e) que moi-même quand tu es là - j’ai beaucoup de tendresse pour toi -je suis heureux(se) que tu sois là

5 : philia : amour amitié : je te respecte - je t’admire - j’aime ta différence - je suis bien sans toi - je suis mieux avec toi - tu es mon meilleur ami(e) - j’aime être avec toi - tu me fais du bien

4 : eros : amour érotique : je te désire - tu me fais jouir - tu es belle - tu es beau - tu es jeune

3 : mania pathè : amour passion : je t’aime passionnément - je t’ai dans la peau - tu es à moi, rien qu’à moi - je t’aime comme un fou, je ne peux pas me passer de toi

2 : pothos : amour besoin : tu es tout pour moi - j’ai besoin de toi - je t’aime comme un enfant

1 : porneia : amour appétit : je te mangerai - je t’aime comme une bête

La Soif - Je t’aime

À la fin de cette seconde version de l’échelle des états amoureux, Jean-Yves Leloup tient à poser le propos suivant :

" Cette échelle n’est pas une échelle de valeur. Qui oserait dire qu’un " je t’aime " vaut plus qu’un autre ? Celui du sommet est sans doute le plus libre, ceux des premiers barreaux, les plus dépendants et donc les plus douloureux, mais que sait-on de la " qualité " d’un amour ? Qui prétendrait en être la mesure ?

" De même que Wittgenstein dit à la fin du Tractatus qu’il faut rejeter l’échelle grâce à laquelle on est monté, " alors on aura la juste vision du monde ", je dirai que pour avoir une juste vision de l’Amour, il s’agit aussi d’oublier ces échelles, et pour en avoir une juste vision, oublier aussi les lunettes sexologiques, psychologiques ou philosophiques avec lesquelles nous l’avons observé. Plotin grand amateur d’échelle, lui aussi, reconnaissait " que nous ne parlons pas de l’Un, mais de nous-mêmes, c’est-à-dire de l’état de notre être, de notre pensée (et de notre affectivité) par rapport à sa Réalité toujours transcendante. "

" Ainsi en est-il de l’amour, ce n’est pas de lui que nous parlons, mais des états d’âmes et des expériences que chacun, dans ses limites et selon ses capacités, peut en avoir. L’intensité subjective d’un vécu ne nous apprend pas grand-chose sur la réalité qui apparemment en est la cause...

" D’une certaine façon réfléchir sur l’Amour, c’est se placer en dehors de lui, c’est parler de ce qui nous manque. Ceux qui aiment, ni le temps, ni l’espace ne leur sont donnés pour ce recul... L’Amour les centre et c’est le silence houleux de la mer. "

LA SOIF ET LA SOURCE
Deux citations tirées de "Qui aime quand je t’aime ?"

" Venir à toi non pas avec mon manque, mais avec ma source " par Catherine Bensaid

La relation, pour qu’elle reste de l’eau vive demande d’être en éveil. Il faut rester en éveil quand on devient un couple ; être soi-même sa propre sentinelle. Être déjà en état de veille : veiller sur la relation comme on veillerait sur un enfant. La voir grandir et l’élever : la voir s’élever. Belle et lumineuse, comme une flamme. Mais la flamme est fragile qui demande à être entretenue. Un souffle violent et elle s’éteint ; une absence d’air et elle est amenée à disparaître. Aimer dans la conscience du souffle qui nous traverse, c’est revenir à la source et ne pas se perdre dans la soif (...).

Certainement peut-on apprendre avec le temps à aimer."Je ne sais pas si je peux aimer quelqu’un d’autre.", peut-on dire après une séparation. À traduire : je ne sais pas si je peux aimer autrement : puis-je découvrir cet autre en moi, capable d’aimer d’un autre amour. Mais on peut apprendre à aimer la même personne d’un autre amour, d’un amour qui ne cesse d’évoluer et de s’épanouir avec le temps.

Apprendre la patience et la persévérance pour aller à la source de mon désir et pour aller vers toi, pour découvrir l’amour au travers de ton visage, mieux te connaître dans ta similitude et ta différence, faire l’expérience d’une soif qui n’est pas souffrance, et croire enfin l’amour possible..Je viens à toi avec mon désir, non avec mon manque, avec ma source, pas seulement avec ma soif. (Qui aime quand je t’aime ? pages 127,128)

" Je ne "possède" l’amour qu’en le donnant ! " par Jean-Yves Leloup

L’Amour (l’agapè) étant le seul Dieu qui ne soit pas une idole, on ne peut pas " l’avoir ", on ne le " possède " qu’en le donnant.

Cet Amour est un Autre en nous, une Autre conscience, un Tout Autre amour que tous ceux que nous avions connu précédemment et qu’on ne peut comparer à rien. C’est en ce sens qu’il est saint (Kadesh en hébreu veut dire : " incomparable ", qui ne ressemble à rien de ce qui existe). Cet amour ne détruit rien, ni l’enfant en nous avec ses besoins, ni l’adolescent avec ses demandes, ni l’adulte avec ses désirs, mais il nous rend libres de toutes les formes d’amour que nous avions pris pour l’amour. A ce niveau de conscience Amour et Liberté s’embrassent, il n’y a plus de dualité, l’homme est ouvert dans toutes les dimensions de son être : " la hauteur, la largeur, la profondeur ".

Il demeure dans l’ouvert ; une porte, des bras se sont ouverts en lui et nul ne les ferme...

Dans cet amour humain gratuit et inconditionnel se révèle un Etre qui est Agapè, non un Acte pur d’exister, un moteur immobile, mais un Sujet Aimant, ce qui ouvre l’Etre... Faut-il encore développer, comme le font certains philosophes et phénoménologues contemporains (M. Henry, J.L. Marion), les conséquences de ce passage (de cette Pâque) d’une métaphysique de l’Etre à une métaphysique de l’Agapè, dépassement des onto théologies, non vers l’insondable vacuité, mais vers les abîmes du Don.(Qui aime quand je t’aime ? page 160)

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